mardi 3 février 2009

Homo homini musca

J'apprends par Marcel Schwob qui l'a lui-même appris de John Aubrey que Hobbes (le philosophe) "devint très chauve dans sa vieillesse ; pourtant, dans sa maison, il avait coutume d'étudier nu-tête, et disait qu'il ne prenait jamais froid mais que son plus grand ennui était d'empêcher les mouches de venir se poser sur sa calvitie."

dimanche 1 février 2009

Relecture, à la faveur d'une insomnie, de Jules César de Shakespeare. De nombreux passages que j'avais déjà soulignés, comme les mots de César sur Cassius ("Such men as he be never at heart's ease / Whiles they behold a greater than themselves, / And therefore are they very dangerous."), César qui se compare au Danger ("We are two lions littered in one day, / And I the elder and more terrible") et dénonce ainsi la lâcheté : "Cowards die many times before their deaths ;/ The valiant never taste of death but once." Et puis je tombe sur ce monologue célèbre d'Antoine après l'assassinat de César : Antoine a dupé Brutus et obtenu de prononcer le discours de funérailles de César, où, contrairement aux attentes des conjurés ("We shall be called purgers, not murderers"), il divinisera la personne de César et excitera les passions les plus violentes de la plèbe soudain convertie à l'adoration du Roi assassiné ("We'll burn his body in the holy place, / And with the brands fire the traitor's houses"). Pour l'instant Antoine est seul, penché sur le cadavre de César ; il appelle mille morts sur la tête des conjurés et, au-delà d'eux, sur l'Italie entière fondée sur ce meurtre odieux :
A curse shall light upon the limbs of men;
Domestic fury and fierce civil strife
Shall cumber all the parts of Italy,
Blood and destruction shall be so in use
And dreadful objects so familiar
That mothers shall but smile when they behold
Their infants quarter'd with the hands of war;
All pity choked with custom of fell deeds:
And Caesar's spirit, ranging for revenge,
With Ate by his side come hot from hell,
Shall in these confines with a monarch's voice
Cry 'Havoc,' and let slip the dogs of war;
That this foul deed shall smell above the earth
With carrion men, groaning for burial.
Ce que j'entends surtout à la relecture c'est le "All pity choked with custom of fell deeds" qui me rappelle irrésistiblement la prophétie de Jésus sur le mont des Oliviers, la charité qui se refroidit par suite des iniquités devenues habitudes :
Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres: gardez-vous d'être troublés, car il faut que ces choses arrivent. Mais ce ne sera pas encore la fin. Une nation s'élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume, et il y aura, en divers lieux, des famines et des tremblements de terre. Tout cela ne sera que le commencement des douleurs. Alors on vous livrera aux tourments, et l'on vous fera mourir; et vous serez haïs de toutes les nations, à cause de mon nom. Alors aussi plusieurs succomberont, et ils se trahiront, se haïront les uns les autres. Plusieurs faux prophètes s'élèveront, et ils séduiront beaucoup de gens. Et, parce que l'iniquité se sera accrue, la charité du plus grand nombre se refroidira.
Je suis sûr que Shakespeare avait ce passage de l'Evangile de Mathieu en tête (24;6-12) quand il a composé le monologue d'Antoine. Shakespeare était très chrétien, on a trop tendance à l'oublier, me semble-t-il. N'empêche. All pity choked with custom of fell deeds - je ne sais pas si c'est aussi dû au manque de sommeil et à la neige qui tombe depuis 3 heures du matin sur mon cher boulevard D. mais ça me fait froid dans le dos.

samedi 31 janvier 2009

Conversation n°62 (pressés l'un contre l'autre sur le clic-clac, moi derrière, un peu "ému" au début et plus du tout après ; elle regarde dans le vague, sa vilaine joue carrée posée sur ses mains jointes ; pendant la première moitié de la conversation je lui caresse les cheveux, ensuite je me mets à imaginer qu'ils sont gras, je serre le poing et j'y appuie ma tempe droite)

C. Pourquoi tu m'as jamais dit ce que tu pensais vraiment de Boucheron ?
M. Quoi ?
C. OK génial, tu te souviens même pas.
M. De quoi?
C. Devant mon père vendredi. "Oh pas des poètes mineurs dans le genre Boucheron." Vendredi, ouh ouh, au restaurant ? C'est bon, tu retrouves la mémoire ?
M. Mais de quoi tu parles, enfin j'ai toujours dit que Boucheron était un poète mineur, mais et alors, un poète mineur c'est très bien, faut de tout pour faire un monde.
C. Mais alors tu crois vraiment que Boucheron est un poète mineur ? Réponds-moi stepl'.
M. Oh j'ai tellement pas envie d'avoir cette conversation.
C. C'est ça que tu penses vraiment de lui ?
M. Hum.
C. Pourquoi tu me l'as jamais dit ?
M. Mais je te l'ai dit, et puis merde quand je dis quelque chose c'est pas parole d'évangile.
C. Oui ça c'est sûr.
M. Mais alors pourquoi ça te vexe ?
C. J'ai passé deux ans à travailler sur lui, j'ai passé deux ans avec lui et toi tu dis comme ça, en passant, oh Boucheron le poète mineur...
M. Mais tu aurais préféré quoi, que je dise : Boucheron, que je considère comme un poète majeur... Si c'est pas vrai, je vais pas inventer une fausse vérité pour te faire plaisir, si ? Si ? Et puis cette conversation n'a aucun sens, aujourd'hui non seulement tout le monde se fout des distinctions majeur mineur mais en plus tout le monde se fout des poètes.
C. N'empêche que si je devais parler de ton écrivain préféré eh ben je ferais un peu plus attention.
M. Pitié non, vas-y franco, te gêne pas pour moi.
C. Mais non justement, quand tu tiens à quelqu'un tu fais preuve de diplomatie. C'est peut-être un sacrifice mais...
M. Donc tu veux que je sois hypocrite ?
C. Non, pas hypocrite mais... Qu'est-ce que tu dirais si... pas moi mais quelqu'un dont le jugement t'importe, disons un de tes anciens profs disait comme ça à la volée : ah Chateaubriand, cet imposteur...
M. Eh bien je prendrais ça pour une marque de respect.
C. Pff.
M. Et puis tout le monde méprise Chateaubriand aujourd'hui, l'aristo cheveux au vent qui fait des trop belles phrases, moi je suis plutôt immunisé tu vois.
C. Comme par hasard. Toujours réponse à tout.
M. Mais c'est intéressant, tu préfères que je te mente pour t'épargner plutôt que je te dise une vérité douloureuse ? C'est ça ?
C. Tu retournes le problème dans le sens qui t'arrange. Normalement quand on aime quelqu'un on s'amuse pas à le torturer.
M. Torturer. Dire que je considère le poète sur lequel t'as écrit un mémoire comme un poète mineur c'est te torturer. OK. Greffier, notez le sens de la mesure de l'accusation.
C. L'accusation ? C'est moi l'accusation ? Et puis enfin tu sais bien que... oh j'en ai marre. C'est impossible de parler avec toi.
M. Attends, comment tu l'as découvert déjà, Boucheron ?
C. OK ça va, ça suffit. Tu sais très bien comment je l'ai découvert.
M. Ton frère ?
C. OK ça va, laisse-le en dehors de ça. Putain.

(Elle se lève comme une furie, fonce aux toilettes et essaie de faire claquer la porte de celles-ci, oubliant que l'humidité a gonflé le linteau et qu'il est déjà difficile de la fermer convenablement quand on s'y prend avec calme et méthode.)

vendredi 30 janvier 2009

KLK est revenu. Remonté à la surface quand j'ai rougi de la poignée de main ratée avec "je vous en prie, appelez-moi Benoît" le père de C. Un éclat pernicieux sur un des carreaux bombés qui garnissent le haut de la vitrine de la brasserie : je rate le creux de sa main entre le pouce et l'index et je surprends son regard d'hostilité et de dépit. Une fraction de seconde de plus et je suis prêt à jurer qu'il levait les yeux au ciel, le salaud. Pour lui je ne serai jamais plus dissociable de ce malaise ; et quand pour ma part je verrai son nom surgir dans les brumes de ma pensée c'est au spectacle on ne peut plus distinct de ma main mal donnée et de mon sourire niais que je serai irrémédiablement renvoyé. Je ne peux m'empêcher d'imaginer ce gendre easy-going, good-natured, aux yeux rieurs et aux intentions saines que je pourrais être si je n'étais pas incurablement moi-même - je vois ses belles mains propres, ses sourires enjoués et, mon Dieu, c'est inouï comme je souffre. Il n'existe pas ? C'est un rival imaginaire, fantasmé de toutes pièces ? Certes, et alors ? Le diable non plus n'existe pas, ça ne l'empêche pas d'être obéi au doigt et à l'oeil pour l'essentiel de ce qui concerne la vie sociale. ("R. a les yeux qui pétillent, me disait C. en toute innocence. Et toi fais voir... Ah ben non, pas toi.") KLK réapparaît et avec lui - indeed - tous les regrets. Je porte en moi des regrets immortels, voilà ce que je voudrais crier à travers le brouillard - bien piteuse parodie de la Cléopâtre de Shakespeare et de ses immortal longings. Pour le reste il est évident que je ne relaterai la "rencontre" proprement dite que quand la fureur* m'aura un peu abandonné. Juste conclure avec cette phrase bien dans le style de KLK, et qui me laboure le cerveau depuis que je suis sorti du restaurant de ma misfortune : "L'écriture d'une scène sadique est un acte sadique, beaucoup plus incontestablement que l'écriture d'une lettre d'amour n'est un acte d'amour."

* non pas la fureur bien sûr, mais la pulsation régulière, métronomique, effroyablement persistante de mon propre ridicule

jeudi 29 janvier 2009

Demain je rencontre le père de C. Il est à Paris jusqu'à dimanche, et C. a imaginé un stratagème pour que je le salue sans que ça ait l'air de la Rencontre officielle qui scellera nos destins jusqu'à ce que la mort nous sépare. C. déjeune avec lui dans le restaurant en face du studio et moi... je les rejoins pour le café. Je surgis, je pop up, comme une pub pour du Viagra sur le site ronflant d'une paroisse campagnarde. Evidemment j'aurais dû refuser - C. comptait peut-être là-dessus d'ailleurs. Mais je suis victime de ma curiosité, comme d'habitude. Qui est-il, cet homme soigné, imberbe, courtois et impitoyable ? Comment parle-t-il ? Comment sourit-il ? Sur aucune des photos que j'ai espionnées dans l'ordinateur de C. (mot de passe : jean-baptiste, le prénom de son frère mort) on ne le voit entrer en contact physique avec l'un de ses six enfants. Ils sont là autour de lui, à la mer, à la campagne, à la neige, ils sont un trophée à six têtes, une preuve vivante (du bienfondé de l'enfantement, de la foi qu'il faut avoir dans l'avenir), ils sont la chair dont se repait l'ogre du conformisme, ogre incontentable, comme chacun sait. Qui est-il, ce pater familias qui règne sur son royaume (sa progéniture) sans jamais le toucher, l'embrasser ou le caresser ? Aucun regard enveloppant où se devine la tendresse, aucune fantaisie où se cacherait l'amour. Rien qui ne paraisse en mesure de courber rien qu'un peu sa raideur pontificale. J'en ai des frissons. Je me souviens d'une photo prise de loin où on le voit traverser le parvis d'une cathédrale, aussi dédaigneusement droit qu'un héron dans un marais, précédé par la docile colonne de sa marmaille endimanchée, cravates enfantines impeccablement nouées, souliers luisants et têtes basses. La vérité c'est bien sûr que je me protège déjà, que je me cuirasse contre cet homme solide et respectable qui, si je me fie à ce qu'il écrit, à son style et à ses préoccupations, pourrait voir dès le premier coup d'oeil que je suis enroulé comme une ombre autour du cou de cygne de sa fille chérie - mais l'est-elle seulement ?


"I love you once, I love you twice, I love you more than beans and rice"

Pretty Baby, Louis Malle 1978

mercredi 28 janvier 2009

John Updike (1932-2009)

"At the moment when Mary Pickford fainted, the Rev. Clarence Arthur Wilmot, down in the rectory of the Fourth Presbyterian Church at the corner of Straight Street and Broadway, felt the last particles of his faith leave him. The sensation was distinct - a visceral surrender, a set of dark sparkling bubbles escaping upward. (...) He was standing, at the moment of the ruinous pang, on the first floor of the manse, wondering if in view of the heat he might remove his black serge jacket, since no visitor was scheduled to call until dinnertime, when the Church Building Requirements Commit- tee would arrive to torment him with its ambitions. The image of the chairman's broad, assertive face (...) slipped in Clarence's mind to the similarly pugnacious and bald-crowned visage of Robert Ingersoll, the famous atheist whose Some mistakes of Moses the minister had been reading in order to refute it for a perturbed parishioner; from this perceived similarity his thoughts had slipped with quicksilver momentum into the recognition, which he had long withstood, that Ingersoll was quite right; the God of the Pentateuch was an absurd bully, barbarically thundering through a cosmos entire- ly misconceived. There is no such God, nor should there be."
John Updike, In the Beauty of the Lilies, 1996